Il y a des événements qui sentent la fête foraine et le sucre chaud. Et puis il y a ceux qui sentent la terre, la braise et la mémoire. La Foire aux haricots d’Arpajon appartient résolument à la seconde catégorie.
Cette année, en flânant dans les rues de Arpajon, j’ai le sentiment très net de marcher dans un livre ouvert : cent ans d’histoires feuilletées au rythme des fanfares, des casseroles qui chantent et des conversations qui s’échappent des stands.
Cent ans. Le chiffre a le goût d’un ragoût longuement mijoté. Il impose le respect et invite à prendre son temps. Alors je ralentis, j’observe, j’écoute. La foire ne se visite pas, elle se vit.
- 1 Une tradition née dans les champs
- 2 Un siècle de haricots et de fête
- 3 La dernière édition : entre tradition et renouveau
- 4 Le haricot, star modeste mais incontournable
- 5 Des voix, des visages, des fragments de vie
- 6 Mon coup de cœur personnel
- 7 Une foire à l’image de son public
- 8 À propos de l'auteur
Une tradition née dans les champs
Tout commence dans les années 1920, à une époque où Arpajon est encore profondément agricole. Ici, le haricot n’est pas une coquetterie de gastronome mais une affaire sérieuse. Le fameux haricot d’Arpajon, long, clair, délicatement beurré, fait vivre des familles entières. On le cultive dans les plaines alentour, on le récolte à la main, on en parle comme d’un enfant capricieux mais précieux.
La légende locale (que plusieurs anciens m’ont racontée avec un sourire entendu) veut que la foire soit née presque par défi. Un été trop généreux, une récolte exceptionnelle, et l’idée simple mais géniale : “Faisons-en une fête, plutôt que de laisser perdre.” Les premiers stands sont modestes, quelques tables en bois, des paniers débordants, des recettes transmises à voix basse. On échange, on goûte, on compare. Et surtout, on se retrouve.
En marchant aujourd’hui sur la place, je me surprends à imaginer ces paysans endimanchés, leurs bottes encore poussiéreuses, fiers de présenter leur production. La foire n’est pas encore un événement régional, c’est une déclaration d’amour à la terre.
Un siècle de haricots et de fête
La Foire aux haricots traverse le siècle comme un miroir de la société. Après la Seconde Guerre mondiale, elle devient un symbole de renaissance. “On n’avait pas grand-chose, mais on avait envie de rire”, me confie Marcel, 86 ans, ancien maraîcher, qui se souvient des éditions de l’après-guerre comme d’un bol d’air. Les fanfares reviennent, les bals populaires s’étirent tard dans la nuit, et le haricot reprend sa place au centre de la table.
Les années 70 marquent un tournant plus flamboyant. Les chars font leur apparition, toujours plus hauts, toujours plus colorés. Certains anciens se rappellent encore d’un char en forme de cocotte-minute géante, d’où s’échappait une odeur de cassoulet improvisé. “On ne comptait pas les heures”, me dit une habitante, “on comptait les souvenirs.”
La foire s’ouvre alors à d’autres influences : artisans, musiciens, associations. Elle devient un rendez-vous familial, intergénérationnel, où chacun trouve sa place. Et malgré les modes, malgré les crises, elle tient bon. Le haricot comme fil conducteur, humble mais obstiné.
La dernière édition : entre tradition et renouveau
Cette année, pour le centenaire, la foire semble marcher sur un fil délicat : honorer le passé sans se figer. Dès l’entrée, le ton est donné. Les stands historiques côtoient des installations plus contemporaines. Ici, une marmite en fonte où mijote un ragoût de haricots parfumé au thym. Là, un food-truck revisite le produit phare en houmous local ou en salade tiède aux herbes.
Les animations s’enchaînent sans heurt : concours de recettes (j’ai surpris un jury débattre passionnément sur la juste cuisson), démonstrations culinaires, expositions de photos anciennes. Une fanfare passe, les cuivres brillent au soleil, les enfants dansent sans trop savoir pourquoi, simplement parce que la musique les attrape.
Je discute avec une élue locale, verre à la main. “Cette foire, c’est notre mémoire vivante”, dit-elle. Et je la crois. Car autour de nous, les accents se mêlent, les générations se croisent. Des jeunes couples, des familles, des anciens qui commentent chaque détail avec l’autorité de ceux qui ont tout vu.
Le haricot, star modeste mais incontournable
On pourrait croire que le haricot n’est qu’un prétexte. Erreur. Il est le cœur battant de la foire.
On le célèbre sous toutes ses formes : en soupe rustique, en accompagnement d’une saucisse grillée, en salade fraîchement assaisonnée. Une productrice me confie, en réajustant son tablier : “Le haricot, c’est comme les gens d’ici. Il a besoin de temps, mais il est généreux.”
J’assiste à une démonstration de tri à l’ancienne, geste précis, presque chorégraphique. Les visiteurs s’arrêtent, intrigués. Certains découvrent que ce produit si simple a une histoire, une géographie, une saisonnalité. La gastronomie devient alors un récit, pas un spectacle.
Des voix, des visages, des fragments de vie
Ce que j’aime dans cette foire, ce sont les rencontres imprévues. Comme ce couple venu “par curiosité” et reparti avec trois recettes griffonnées sur un coin de nappe. Ou ce jeune musicien qui joue de l’accordéon entre deux stands, juste pour le plaisir, attirant un cercle de spectateurs improvisé.
Une commerçante me glisse : “Ici, on ne vend pas seulement, on raconte.” Et c’est vrai. Chaque stand est une petite scène, chaque vendeur un conteur. Les anecdotes fusent : l’édition sous la pluie battante, celle annulée à moitié, celle où tout le monde a mangé debout faute de tables.
Mon coup de cœur personnel
Il arrive en fin d’après-midi, quand la lumière devient plus douce. Sur un banc, un grand-père explique à sa petite-fille comment on écosse les haricots. Les gousses s’ouvrent, les grains tombent dans un vieux saladier cabossé. Autour, le bruit de la foire continue, mais eux semblent dans une bulle.
Je m’arrête, un peu en retrait. Ce geste simple, transmis sans solennité, résume à lui seul cent ans de foire. Pas de discours, pas de scène officielle. Juste un savoir qui passe de main en main.
Une foire à l’image de son public
Ce centenaire révèle aussi la diversité de ceux qui font vivre l’événement aujourd’hui. Habitants de longue date, nouveaux arrivants, visiteurs venus de plus loin. Certains connaissent chaque recoin, d’autres découvrent. Et tous semblent trouver quelque chose à emporter : un goût, une histoire, une émotion.
La Foire aux haricots d’Arpajon n’est pas figée dans le passé. Elle s’adapte, elle respire. Elle accepte les changements sans renier ses racines. Et en quittant les lieux, les mains encore parfumées d’ail et d’herbes, je me dis que peu d’événements peuvent se vanter d’un tel équilibre.
La nuit tombe doucement sur Arpajon. Les lumières s’allument, les conversations se prolongent. Le haricot, lui, a encore de beaux jours devant lui. Et moi, je repars avec cette impression rare d’avoir participé à quelque chose qui me dépasse un peu, comme si, l’espace d’une foire, le temps avait accepté de ralentir.